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Extrait presse - BULLETIN DU HOT CLUB DE FRANCE (n° 532)



Parlons un peu batterie.

         Je joue dans mon style. Je ne me mets pas dans la tête de copier un musicien en particulier, j’aime beaucoup de batteurs différents. Je suis même assez éclectique. Je suis vraiment fan de Baby Dodds, de Zutty aussi bien sûr. Egalement de batteurs plus swing comme Gene Krupa, Sidney Catlett ou jo Jones, et même des batteurs plus modernes comme Elvin Jones ou Tony Williams. Dans les batteurs actuels qui font ce mélange là, de La Nouvelle-Orléans et de la batterie plus moderne, j’aime particulièrement Herlin Riley ou Shannon Powell qui fait souvent équipe avec Michael White ou Leroy Jones.


Pourquoi Elvin Jones ?

      Même si ça ne paraît pas évident au premier abord, il a une conception de la batterie assez semblable à celle de Baby Dodds. En se mettant à sa place, je crois qu’il ne pense pas la batterie comme un métronome pour les autres membres de l’orchestre mais comme un instrument plus mélodique, avec une palette sonore. Je sais que c’est difficile à expliquer mais leur approche est assez semblable dans ce sens-là.


Et Sam Woodyard ?

          Oui, il est formidable. Justement, par rapport à ce que je disais à propos d’Elvin Jones ou de Baby Dodds, je le classerai à l’opposé, comme Zutty, dans l’approche plutôt métronomique, comme une machine qui fait swinguer et sur laquelle les musiciens peuvent s’asseoir avec confiance. C’est une conception différente. Je pense que Zutty et Sam Woodyard sont proches dans leur façon d’aborder la batterie, même s’ils jouent très différemment. En fait, ils jouent un peu sur la transe : ils ont une pulsation rythmique qui swingue, qui ne bouge pas, et qui petit à petit crée une espèce de transe.


Comment situer Jo Jones et Sidney Catlett ? Entre les deux ?

          Pour moi Jo Jones est un cas à part. Il est unique dans sa façon de jouer, dans son approche. Il est vraiment surprenant. Quant à Sidney Catlett, il serait plutôt comme Zutty. Mais avec plus de fantaisies, des pêches…


Y a-t-il une différence de jeu entre les petites formations et les big bands ?

          Complètement ! En petite formation, j’ai beaucoup plus de liberté. Je conçois plus ma façon de jouer dans la lignée de Baby Dodds, c'est-à-dire qu’il s’agit de colorer et de participer autant que les autres musiciens à la musique (non seulement sur le plan rythmique, mais aussi mélodique), alors qu’en big band, c’est complètement différent. Le batteur, c’est, avec le bassiste, le cœur de l’orchestre. Tout le monde compte sur lui pour que la machine tourne et donc, s’il y a des fantaisies, ça peut déstabiliser. Donc, le modèle est plutôt Sam Woodyard, il faut que ça ne bouge pas. Donner une assise de sécurité pour les autres membres de l’orchestre. Avec un rôle plus effacé. Alors qu’en petite formation, comme dans une discussion autour d’une table, chacun prend la parole quand il a quelque chose à dire.

De toute façon, en jazz, la règle n’existe pas. Ce qui est bon pour un musicien n’est pas forcément bon pour un autre. De même pour les mélomanes. Enfin, c’est ma conception personnelle. En faisant comme ça, je sais que ça marche. Ce qui ne veut évidement pas dire qu’il n’y a que comme ça que ça marche.

Je fais pas mal de relevés des batteurs que j’aime, depuis quatre ou cinq ans, en vue de l’écriture d’un livre sur la batterie, pour savoir comment accompagnaient certains batteurs. Je n’ai pas trouvé, dans toutes les méthodes de batterie du commerce, quelque chose qui parlait de ça. Il y a une méthode de batterie d’Herlin Riley, mais où il parle plutôt de son propre style par rapport à La Nouvelle-Orléans, sans vraiment d’explication sur les géants de cette musique.


Pour en revenir à La Nouvelle-Orléans, quels sont tes batteurs préférés ?

          Le plus important pour moi c’est Baby Dodds, puis bien sûr Zutty, même s’il n’a pas un style réellement de La Nouvelle-Orléans « batteristiquement » parlant. Il n’a pas la pulsation des brass bands, à la différence d’autres batteurs. Le plus typique, c’est le jeu de grosse caisse, alors que Zutty a une pulsation avec ses quatre temps égaux, ce qui va faire tout le jeu des batteurs swing et après. Il joue fréquemment en press roll, ce qui est typique de La Nouvelle-Orléans, mais son jeu de grosse caisse est plutôt swing, donc il a un jeu intermédiaire. C’est plus un batteur charnière.

Après, dans les grands de La Nouvelle-Orléans, il y a Paul Barbarin et son frère Louis, qui le vaut largement, je pense. Il y a aussi Cie Frazier (en fait, il s’appelait Josiah) qui jouait à Preservation Hall. Un autre grand aussi, peu connu, Alex Bigard, le frère de Barney, qui lui est toujours resté à La Nouvelle-Orléans. Il y a aussi Chinee Foster (son vrai nom était Abbey Foster). Dans les grands, on trouve aussi Minor Hall, qui, comme Zutty, est un peu à part. On connaît bien ses disques avec Kid Ory et aussi en quartet avec Don Ewell et Darnell Howard. Tout en ayant un jeu plus brut, moins en finesse que Zutty, il a une énergie et une présence incroyables. Son jeu de grosse caisse se rapproche de celui de Zutty. Il joue beaucoup sur la caisse claire, peu sur les cymbales, mais son jeu de grosse caisse est plutôt avec les quatre temps égaux. Ensuite, les batteurs actuels qui s’en inspirent sont ceux qu’on a déjà cités.


Un mot de conclusion ?

          J’aime toute l’histoire du jazz. Même si des gens trouvent que je joue un peu comme Zutty, ça n’est pas vraiment voulu. J’écoute et je joue tous les styles et je pense qu’on progresse et qu’on se crée son style par son ouverture d’esprit aussi. Je vous ai cité les plus marquants. Après, tous les grands, je les écoute et je m’en inspire. Je prends un peu de ce que je sens que j’aime à chacun et j’essaie de faire ma sauce avec ça.



Propos recueillis par François Desbrosses



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