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Extrait presse - SOUL BAG (n° 182)



CHUCK BERRY ET LES DEUX FRENCHIES... Chuck Berry était à l'Elysée Montmartre, accompagné notamment de deux musiciens français. Le batteur Guillaume Nouaux raconte.



Comment as-tu été engagé ?

         Lors d'une pause repas, pendant une répétition avec le Tuxedo Big Band de Toulouse, Guy Robert, le saxophoniste, m'annonça qu'un de ses copains, producteur à Paris, cherchait un batteur pour Chuck Berry qu'il faisait venir. Sur le ton de la plaisanterie, je lui est proposé mes services ; ce qui était un peu gonflé, car le rock n'est pas mon domaine de tous les jours. Il me passe le numéro du gars en question et je lui laisse un message sur son répondeur. Plus de nouvelles - je n'y croyais d'ailleurs pas trop et il devait sûrement avoir dans ses relations quelqu'un qui ferait mieux l'affaire que moi, ai-je pensé. Début novembre, il m'appelle : " Allô ! Guillaume, tu es toujours libre ? " En fait, j'avais bien une autre date avec les Swingin' Lovers, que j'ai tout de suite annulée pour être disponible...


Comment la rencontre s'est-elle faite ?

         J’ai découvert Chuck Berry en même temps que le public. Il y avait une balance à 17 heures, mais Chuck Berry, fatigué, était resté à l'hôtel dès son arrivée ; il y avait son bassiste habituel, Jim Marsala, son fils Charles à la guitare, sa fille Ingrid au chant et à l'harmonica et Julien Brunetaud que j'avais proposé parce que Berry ne joue pratiquement que des accords de blues et que Julien en est le spécialiste. A cette balance, l'ingénieur du son a tout réglé sur deux ou trois notes en moins d'un morceau. Ensuite on est allé manger en ne connaissant toujours pas le programme. Cinq minutes avant d'entrer en scène, toujours pas de Chuck Berry ! Le bassiste vient alors nous voir, Julien et moi, dans la loge. On était un peu stressés et, en plus, il ne parlait qu'en anglais. On n'était pas trop sûrs de ce qu'il disait ! " Il joue le blues en do, mi bémol ou la bémol ", dit-il à Julien, en lui lançant un " good luck ! " en lui tapant sur l'épaule. " Ah ! toi le drummer, tu me suis : quand j'avance avec la guitare basse, tu fais un break ; quand je la tire en arrière, tu reprends ; mais garde toujours un oeil sur Chuck, s'il fait un pas en avant, là, tu fais aussi un break. Good luck ! " Et le programme ? " Chuck Berry ne fait jamais de programme, nous ne savons jamais ce qu'il va jouer ! Certainement ses grands tubes... "
         On monte sur scène... 3, 4 et c'est parti : on attaque un morceau et toujours pas de Chuck Berry ! Au beau milieu, il arrive et tout le reste s'est passé comme dans un rêve. D'après son producteur, il a la réputation de donner des concerts très courts. Sur les contrats, il est écrit " contrat d'une heure " et, souvent, c'est cinquante minutes, et une heure avec le bis ! Ce soir-là - évènement rare -, cela a duré une heure et dix minutes, sans compter le bis. Il se sentait bien. Cela s'est très bien passé devant une salle comble, ce qui est vraiment impressionnant, car j'ai rarement l'occasion de jouer devant un tel public dans le monde du jazz.


Existe-t-il des traces enregistrées de la soirée ?

         A ma connaissance, il n'en existe pas en audio ni en vidéo.


Finalement, quel a été son répertoire ?

         Sweet little sixteen, Maybellene, Roll over Beethoven... Il a joué ses tubes et des morceaux moins connus.
Il s'est mis au piano à côté de Julien et a joué deux ou trois notes, il a fait le duck walk, Il était vraiment en forme. J'ai été surpris, je crois qu'il a 79 ou 80 ans. Je m'étais justement procuré un DVD, le concert de 1969 à Newport, pour me donner une vague idée de lui sur scène, en me disant que ça devait certainement être moins bien maintenant... En fait, pas du tout. Et il a même mieux joué qu'en 1969 !


Musicalement, qu'as-tu remarqué ?

         Ha
rmoniquement, tous les morceaux sont presque pareils. Cependant, il faut faire attention aux breaks, aux arrêts placés à différents endroits... Je n'ai pas eu droit à un solo de batterie ; par contre, il y en a eu un ou deux de piano avec Julien. Pendant ce temps-là, il se tenait discrètement en retrait. ça, c'est un beau souvenir ! C'était même inespéré : jouer avec l'inventeur du rock' n roll - enfin, d'après les dictionnaires. On ne savait pas du tout quand il allait s'arrêter. La semaine d'avant, avec Julien, on n'arrêtait pas de travailler les morceaux ; on se disait en rigolant (même si ce n'est pas rigolo...), pourvu qu'il tienne le coup jusqu'au 12 novembre, le jour du concert, qu'on puisse jouer au moins une fois avec lui.


Et les autres musiciens ?

         Sa fille prenait de très bons solos d'harmonica, elle en avait tout un jeu, et elle chante très bien : une superbe musicienne. Il a chanté avec sa fille, avec des échanges, des jeux de scène... Il était habillé très années 70 : pantalon moulant, chemise imitation écailles à paillettes, bleu métal, très flash... Pas de chapeau. Nous, avec Julien, on était comme d'habitude : costume, chemise, pas de cravate, assez classe mais pas trop pour rester neutre. Les autres, cela nous a surpris, étaient vraiment comme à la maison : jeans, T-shirt, très décontracté dans leur tenue de scène.
         Après le concert, on a fait plus ample connaissance dans les loges. Chuck Berry a été très sympa avec nous. Il nous a félicités et il a prit nos coordonnées. En cas d'un éventuel retour en France, il nous a dit qu'il aimerait que ce soit avec nous.


Propos recueillis par Claudine et Jean-Pierre Battestini